Les 275 enfants scolarisés à Lyon sont à la rue : parents d’élèves, enseignants et travailleurs sociaux mobilisés contre une précarité galopante

Parents d’élèves, enseignants et travailleurs sociaux se sont réunis, jeudi 20 novembre à Lyon, afin d’alerter sur la situation de grande précarité de certains élèves. D’après le collectif « Jamais sans Toit », 275 enfants scolarisés dans la métropole vivent actuellement à la rue. Ils étaient une vingtaine, rassemblés devant l’école Jean Jaurès de Villeurbanne (métropole de Lyon), dans l’espoir d’interpeller Edouard Geffray, ministre de l’Éducation nationale récemment nommé, à l’occasion de la journée internationale des droits de l’enfant. Aux cris de « Un enfant sans abris, c’est une société qui faillit », ou « Un toit, c’est un droit », les enseignants et travailleurs sociaux tirent la sonnette d’alarme sur la situation des 275 enfants, scolarisés dans la métropole de Lyon, et sans domicile fixe.

Juliette Murtin, porte-parole de « Jamais sans Toit », un collectif qui rassemble enseignants, parents d’élèves et habitants désireux d’apporter leur aide. « Nous recensons 275 enfants à la rue, une augmentation de 40 % par rapport à il y a trois ans », explique-t-elle. Leur situation de vie et d’apprentissage est particulièrement difficile. « Les enfants arrivent épuisés à l’école, ils s’endorment souvent en classe. Ils n’ont souvent pas pu faire leurs devoirs, ont le ventre vide et les vêtements mouillés. Ils ne sont pas du tout disponibles pour les apprentissages », décrit la porte-parole. Fondée il y a une dizaine d’années, l’association tente de mettre à l’abri le plus de familles possibles, notamment à travers l’occupation de groupes scolaires de la ville. Des solutions d’urgence qui durent de plus en plus longtemps, décrit-elle : « Beaucoup de familles vivent dans des écoles depuis plus d’un an, parfois deux ans. C’est inédit. » Actuellement, 21 écoles et collèges de Lyon sont ainsi occupés tous les soirs, pour permettre à un peu moins d’1/3 des 275 enfants et leurs familles de passer la nuit au chaud.

Une situation qui n’est « ni suffisante, ni satisfaisante », poursuit Juliette Murtin. Les familles ainsi hébergées vivent dans des conditions « plus que spartiates » : elles sont accueillies le soir vers 18h30, dorment sur des tapis de sport à même le sol et doivent repartir vers 7h du matin, avant l’arrivée des premiers élèves. Un système où la « générosité citoyenne pallie les manquements de l’État », déplore la membre de l’association, avant de poursuivre, « on a imaginé ce dispositif comme un bricolage pour tenir de façon temporaire. Jamais on aurait imaginé que ça allait se pérenniser. »

En plus d’organiser les mises à l’abri, certains membres de « Jamais sans Toit » accompagnent les personnes aidées dans leurs démarches administratives et passent la nuit avec elles dans les établissements scolaires. « Ça les rassure : les familles ne connaissent pas les locaux et craignent d’être chassées par la police dans la nuit », explique Mathilde, professeure des écoles à Vaulx-en-Velin depuis 20 ans et membre du collectif depuis sa création, en 2015. Elle a passé la nuit dernière dans une école du 2e arrondissement. « C’est une situation terrible. En tant qu’enseignant, on a la mission de protéger les enfants. Or là, ils ont froid et faim et on ne peut leur proposer que des solutions d’urgence », décrit-elle.

Cela fait maintenant deux ans et demi que, chaque soir, Madame Francisco, son mari et leurs deux enfants dorment dans une école de la ville. Arrivée d’Angola en avril 2023, la famille s’est rapidement retrouvée à la rue, faute de prise en charge. « Puis quand mes enfants ont été scolarisés, le directeur s’est rendu compte de notre situation. Avec les parents d’élèves, ils ont proposé de l’aide », raconte-t-elle. Une situation « très difficile pour les enfants », poursuit Madame Francisco : « Ils sont très fatigués, car ils n’arrivent pas à se reposer. La maîtresse dit que les enfants sont très intelligents, mais la situation les affecte beaucoup. Ma fille me demande souvent : Maman, combien de temps, on va rester comme ça ? »

La mère de famille parle alors des longues journées à essayer de trouver des solutions à leur situation. « Je cherche partout », dit-elle, « Je suis très motivée pour travailler. Mon mari aussi. Mais nous attendons des papiers qui nous le permettraient. En attendant, il n’y a rien, rien, rien. » Des situations de grande précarité qui durent de plus en plus longtemps. « On a l’impression de faire partie du dispositif de mise à l’abri », raconte Julia Cultien, une maman d’élèves scolarisées dans le 9e arrondissement et impliquée dans l’accueil, « or l’école est un lieu où on survit dans une situation vraiment précaire ! » Elle se dit « en colère » face à un « État défaillant qui ne remplit pas son rôle et ne protège pas ses enfants. » En tant que parents d’élèves, nombreux sont celles et ceux à se mobiliser, certains allant jusqu’à accueillir des familles chez eux, pour quelques jours. « On ne peut pas lâcher ces familles. On ne renoncera pas à défendre les droits humains et des enfants », assure Julia Cultien.

Dans l’ensemble, tous les intervenants interviewés décrivent un durcissement des conditions de mise à l’abri des personnes sans domicile fixe à Lyon depuis environ deux ans. La future mise en place d’un contrat d’hébergement de trois mois, à destination des personnes accueillies, cristallise notamment la colère des travailleurs sociaux. Ce contrat sera réévalué à son terme, en fonction de certains critères de vulnérabilités. « Les situations de ces gens en grande précarité, qu’il s’agisse d’obtenir un titre de séjour ou de se remettre de plusieurs années à la rue, n’évoluent pas en trois mois. Or si les critères ne sont pas remplis, on va devoir les mettre dehors », déplore Adrien (prénom d’emprunt), travailleur social dans une structure d’hébergement d’urgence du centre de Lyon. Il décrit un « resserrement du droit à l’hébergement. L’objectif de la préfecture, c’est la mise à l’abri temporaire et humanitaire d’urgence, mais ce n’est pas de trouver des solutions pérennes. »

Adrien, qui est aussi membre de l’association Hébergement en Danger, fustige une stratégie qui « va enraciner les gens dans la rue et encore plus les précariser ». Et propose des pistes de réflexion pour sortir de l’urgence : « à Lyon, il y a 26 000 logements vacants. Si l’on s’en donne les moyens, on est capable de résoudre la question du sans-abrisme. »

Les collectifs mobilisés ce jeudi 20 novembre espèrent être reçus par la préfecture, ainsi que par un membre du cabinet du ministère de l’Enseignement national. En 2024, d’après le décompte de l’Unicef, 31 enfants sont morts dans la rue en France.

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