Un grand-père auvergnat éveille l’intérêt pour le patois dans les réseaux sociaux

Dans un coin isolé du Puy-de-Dôme, Guy Morel, octogénaire résident de Tripioux, a trouvé une façon inattendue d’entretenir sa langue maternelle. Au lieu de laisser le dialecte auvergnat s’éteindre, il l’a transmis à sa petite-fille Estelle via TikTok, attirant des dizaines de milliers de spectateurs. L’authenticité de ses leçons a suscité un vif intérêt, malgré les préjugés passés associés à cette forme d’expression.

« Te fotchiga ? » demande Estelle, perplexe. « Se fotchiga », répond Guy avec assurance, son béret enfoncé sur la tête. Ce dialogue quotidien en patois, autrefois méprisé, est désormais une source de fascination pour des milliers d’utilisateurs du réseau social. À 85 ans, le grand-père incarne un phénomène inattendu : la renaissance d’une langue menacée par l’oubli et les normes dominantes.

Pour Guy, le patois n’est pas seulement une façon de parler ; c’est une identité profondément ancrée. « Dès mon plus jeune âge, mes parents m’ont appris à le parler », raconte-t-il, son regard illuminé par la mémoire. L’instituteur avait tenté d’éteindre cette pratique en punissant les enfants qui osaient l’utiliser, mais rien n’y a fait. « Le patois me semblait naturel, presque joyeux », explique-t-il avec un sourire.

Cette langue est aussi un lien fragile avec son père, fusillé pendant la guerre avant sa naissance. Orphelin de ce souvenir, Guy a hérité du patois par son grand-père et un voisin, des vestiges d’un homme dont il n’a jamais connu l’absence. « Je le garde comme une partie de moi-même », confie-t-il, ému.

Les souvenirs liés au patois sont riches : un aumônier du 92e régiment qui s’est mis à parler le dialecte de Tripioux, des rencontres inattendues avec des habitants du Cantal, ou même l’interaction avec ses vaches, « qui comprenaient mes mots ». Ces moments révèlent une étrange communion entre les êtres et la langue.

Estelle, 28 ans, a initié ce projet en enregistrant son grand-père sur son téléphone. L’idée était simple : capturer sa voix pour mieux apprendre. Mais les vidéos ont dépassé ses attentes. Le compte « la petite fille qui apprend le patois avec Papy » est devenu une vitrine inattendue, attirant des milliers d’internautes curieux.

« C’est comme si la moitié de Clermont-Ferrand m’écoutait », s’enthousiasme Estelle en découvrant les chiffres. Les commentaires reflètent un engouement rare : nostalgiques, passionnés, ou simplement curieux. « Cela montre que le patois n’est pas seulement une langue d’aînés », observe-t-elle.

Pourtant, l’optimisme de la jeune femme est nuancé par une réalité difficile. Le patois a perdu ses interlocuteurs au fil des ans. « Quand mes amis ont disparu, la langue a suivi », explique Guy avec mélancolie. Lui-même cherche désespérément des personnes pour partager cette expression, malgré les préjugés passés qui l’ont rendue taboue.

En dépit de ces obstacles, Estelle croit en une renaissance possible grâce aux réseaux sociaux. « Le patois est une part de notre histoire », affirme-t-elle. Pour Guy, c’est un combat quotidien : transmettre cette langue à sa petite-fille, tout en luttant contre l’oubli.

Dans ce hameau silencieux, le patois résonne encore, porté par une voix qui refuse de se taire. Une preuve que les racines peuvent survivre, même dans un monde qui cherche à les effacer.